La séance analytique est une plage…
Jacques-Alain Miller
« Bénéfice direct »
La psychanalyse, la clinique analytique, la position de l’analyste, le discours de l’analyste d’une part, et la société d’autre part, sont les termes que je veux interroger. Nous et notre Autre, ce que nous percevons comme notre Autre, la société.
Est-ce un terme que je choisis ou un terme auquel j’arrive ? J’étais enclin à dire que Lacan, et avec lui le psychanalyste lacanien, était perçu par la société dans sa position de paria au sein même de la société. Je l’ai dit dans la ligne de mes réflexions sur le destin commun entre la psychanalyse et la poésie. Il faut leur en donner crédit : ce sont les poètes – du moins en France – qui se sont soulevés contre ce qu’ils appellent la modernité.
Il n’est pas indifférent de dire que ce terme de modernité a été introduit par Baudelaire. Les poètes ont été les premiers à capter ce que le sociologue, à savoir Max Weber, appelait « le désenchantement du monde ». Ce sont les poètes qui ont vu naître un nouveau monde d’utilité, « l’utilité directe », comme l’appelait Edgar Poe, et que ce monde d’utilité directe en a chassé la poésie.
C’est l’époque où Freud est né. Il ne serait pas exagéré de dire que la psychanalyse a pris le relais de la poésie et a réussi à réenchanter le monde. Se réapproprier la magie du monde, n’est-ce pas ce qui se passe à chaque séance psychanalytique ?
Une séance d’analyse
Dans la séance psychanalytique, nous nous abstenons de toute évaluation du bénéfice direct. La vérité, c’est qu’on ne sait pas de quoi elle parle. Nous disons des choses. Nous donnons de l’espace à ce que nous pourrions appeler une autobiographie, nous écrivons un chapitre de notre autobiographie. Sauf que nous ne l’écrivons pas, nous le racontons, le décrivons. C’est un récit auto-bio, contenant tout ce que peut impliquer l’autofiction, et qui aujourd’hui veut devenir un genre littéraire qui doit quelque chose à la pratique de la psychanalyse.
Chaque séance analytique, avec toute sa contingence, son aléa et sa misère, affirme pourtant que ce que je vis vaut la peine d’être raconté. C’est ainsi qu’une séance d’analyse, qui nous sort du cours de notre existence, où l’on formule ce que l’on peut en suffoquant, où l’on ménage une heure pour pouvoir parler, pour être soudain dépaysé du rythme de notre existence, une séance d’analyse, aussi brève soit-elle, est là pour contrer le principe de bénéfice direct. C’est une croyance en un bénéfice indirect, un bénéfice mystérieux, une causalité que nous pourrions difficilement décrire en détail. Nous ne savons pas par quels canaux elle se fraye un chemin, mais elle finit par réussir.
En ce sens, la séance analytique est toujours un effort de poésie, un rivage de poésie. Où le sujet se préserve dans un rivage d’existence, sa propre existence, laquelle est déterminée et régie par le bénéfice direct, en tant qu’elle est aujourd’hui le lot de tous.
Que veut dire poésie ? La poésie n’est pas une question de génie. La poésie dira, réalisée sous la forme de la séance analytique, que je ne me soucie pas de l’exactitude, de la conformité de ce que je dis à ce que les autres peuvent croire, ni à ce qui peut leur être transmis. La séance analytique est un lieu où je peux ignorer la recherche du commun. Lorsque nous nous déplaçons dans la vie sociale, nous sommes dépendants de ce qui est commun. Dans la séance analytique on peut s’en éloigner, on ne s’occupe pas de ce qui est commun, commun à tous, à la multitude ou à quelques-uns. Nous nous concentrons sur ce qui est unique et peut être dit à une seule personne, à dire dans la langue – qui est déjà le partage.
Dans une séance, vous ne parlez pas à un analyste, vous parlez à votre analyste, à celui-là même, à quelqu’un que vous avez tiré de la masse. Nous avons ce lien avec elle, qui est la langue, et la langue appartient à tout le monde, mais le destinataire est unique. Si ce n’est pas celui-ci, c’en est un autre. C’est Celui qui est là pour vous recevoir. C’est ce qu’il fait au fond : il accueille, il dit oui , il affirme au nom de l’humanité, au nom de ceux qui parlent. L’analyste n’est pas là pour m’accuser, pour m’évaluer, mais pour confirmer que quelque chose a été accepté, et par le fait même qu’il confirme l’accepté, il me disculpe.
En fait, ceux qui entrent dans l’analyse sont des coupables, des innocents qui se croient coupables. Ce sont eux qui sont sous le joug de la loi. Il est suffisamment abstrait et vague pour que son respect n’exonère personne. Une anomalie caractéristique des temps modernes. Elle se définit par le fait que ces temps modernes ont créé une loi que l’homme ne pourra jamais respecter, et nous continuons à avoir besoin de la médiation de quelqu’un à qui faire confiance, à qui confier nos souffrances, pour pouvoir partir en paix avec soi-même et ainsi jusqu’à ce que le prochaine séance.
La séance d’analyse est comme une parenthèse. Rien de plus et rien de moins. Une parenthèse dans l’existence temporelle du sujet moderne, ce sujet voué à l’utilité directe.
La séance analytique est une rive de plaisir éloignée de la loi du monde, mais qui permet aussi à cette loi d’exercer son pouvoir, parce qu’elle permet un répit, un soulagement, une pause de cette extraction inlassable, l’extraction de la plus-value qui nous croyons, cela justifie notre existence.
Ce texte est un extrait de « Psychanalyse et société », paru dans le Quarto n°83, pp. 6-11.
Traduit du français vers l’anglais par Caroline Heanue
Traduction de l’anglais : Valentina Milcheva
Montage : Evgeny Genchev