La sexualisation des enfants : un argumentaire pour la sixième journée de travail de l’Institut de l’enfant, Paris 2021
Laura Sokolovski et Hervé Damas
Comment le genre émerge-t-il chez les enfants ?
Est-ce un mystère de la nature ? Être une fille ou être un garçon ne semble pas naturel à une époque de confusion de l’identité de genre. Une tendance contemporaine remet en question l’écart entre les sexes en tant qu’idéologie socialement dépassée. « Fille ou garçon » semble être l’alternative à éviter, car elle inscrirait le sujet dans un destin prédéterminé, sans place à la surprise.
Ainsi, le héros de manga opère par une transformation continue, passant d’un pôle à l’autre du spectre des genres pour incarner la nouvelle figure idéale,
que l’enfant saisit pour illustrer cette indétermination à laquelle son être est confronté. Au diable le rose et le bleu, vive les couleurs de l’arc-en-ciel ! Cette fluidité de l’identité de genre est-elle une nouvelle norme qui tente de s’imposer au nom de la liberté pour chacun de choisir son genre ?
Si l’idéologie conventionnelle d’une norme œdipienne – l’identification au parent de même sexe – n’est plus viable dans l’impasse du sexuel, comment naviguer dans ce nouveau gâchis extra-genre ? Les modes unisexes et le déni du genre assigné sont-ils suffisants pour donner aux enfants plus de flexibilité dans leur choix de position de genre ?
L’expérience freudienne de l’enfance
Freud a montré que l’expérience de l’enfance repose sur deux axes : d’une part, les pulsions partielles et, d’autre part, la comparaison imaginaire des corps. La perception des organes génitaux de l’autre entraîne des conséquences décisives. La découverte de la castration maternelle est traumatisante, car si la mère passe sous le signe de la châtration, le garçon se met à croire à la castration. A son tour, la fille se perçoit comme endommagée dans son corps, ce qui la conduit à masquer, nier ou compenser cette privation. Pour Freud, la référence au corps est universelle car le phallus est un signifiant situé dans le corps génital. Cette rencontre représente pour chacun, fille ou garçon, un moment de crise.
Le modèle freudien est toujours d’actualité car il s’agit de la prise de position de l’enfant : il doit inventer sa solution avec les moyens dont il dispose. Que se passe-t-il lorsqu’il grandit dans une famille monoparentale ou dans une famille de couple homosexuel ? Le petit Hans de Freud trouverait-il aujourd’hui une autre solution à sa phobie des chevaux pour faire face au plaisir de ses premières érections, dont il ne sait que faire ni que penser ? Les symptômes de l’enfance évoluent-ils selon les discours contemporains ?
L’anatomie n’est pas le destin
Lacan a pris en compte les développements freudiens récents sur la sexualité féminine : la castration ne doit pas être comprise comme le chemin nécessaire pour une femme. La sexualité ne dépend pas du réel biologique, la dualité organique génitale ne détermine pas l’acceptation subjective du sexe. En affirmant que chaque sujet doit composer avec l’existence des logiques masculine et féminine, ainsi qu’avec le corps qu’il possède, Lacan a libéré la psychanalyse de la contrainte que l’anatomie est une fatalité.
La clinique analytique révèle, quant à elle, que les identifications des enfants ne coïncident pas nécessairement avec les désignations qui viennent de l’Autre. Il arrive qu’un garçon se sente féminin, plus proche de sa sœur que de ses frères ou de son père. Et pour une fille de chercher à devenir un garçon, rejetant certains signes associés au féminin.
Ces identifications infantiles prédéterminent-elles le développement futur du genre ? A quel moment et de quelle manière les enfants font-ils leur choix de position par rapport au genre et à leur mode de jouissance ? Les symptômes contemporains qui amènent les enfants à l’analyse sont-ils liés à des choix d’identité de genre problématiques ?
Différenciation ou sexualisation ?
Lacan souligne que c’est l’adulte qui fait la distinction entre la petite dame et le petit monsieur selon des critères dépendant du langage. Mais ceux qui se distinguent ont eux-mêmes fait le choix de la jouissance ; ils incarnent une position antécédente à la sexualisation.
Le néo-discours moderne prône l’utilisation de formes neutres pour éviter toute discrimination entre le féminin et le masculin. Ce projet, qui consiste à désexualiser le langage en effaçant les genres grammaticaux, ou en utilisant le langage dit épicène (avec une forme commune aux deux genres), n’aide pas les enfants à se libérer des préjugés et des idéaux qui pèsent sur eux. Dans l’institution familiale, comme dans tous les autres espaces de l’enfance, les adultes doivent s’effacer pour permettre aux enfants d’affronter, chacun à leur manière, la question du choix inconscient de genre. La pratique dans des institutions spécialisées, tant sanitaires que sociales, est une ligne avancée en la matière ; la leçon que nous pouvons en tirer est cruciale.
Entre parole et silence
La spécificité de la sexualité féminine est qu’elle n’est pas entièrement soumise à la castration : un partage est opéré entre le plaisir phallique et le plaisir de l’Autre, appelé aussi par Lacan plaisir additionnel. Cette jouissance se fonde sur la jouissance de parler, car la relation amoureuse est soutenue par un grand Autre qui parle.
Ainsi le babillage des enfants, à qui on demande souvent de se taire pour apprendre, trouve sa source dans une position genrée qui consiste dans le plaisir de parler. A l’inverse, que dire des enfants silencieux : ne sont-ils pas sous l’emprise d’une autre modalité de plaisir qui fait l’impasse sur la parole et est toujours provoquée par le même objet pulsionnel ? L’asymétrie des genres en termes de plaisir se révèle parfois prématurément, il serait bon d’y faire attention. La fissure dans le sexuel est la base de notre clinique.
Cette journée de travail sera une source inégalée d’enseignements épistémologiques et cliniques pour ceux qui analysent, éduquent et soignent les enfants, rassemblant leurs paroles à l’ère du questionnement d’Œdipe et mettant en avant la castration qui s’opère par l’action de la langue sur le corps.
Traduction du français : Ekaterina Shikerova
Editeur : Teodora Pavlova