Coparlants
Philippe Custy
Le mot de la fin de l’isolement a ouvert un autre moment du temps, celui de demain, lié à celui d’hier et d’aujourd’hui, puisqu’il ne peut pas être connu.
C’est aussi le temps de tous les risques. Nous entendons comment les universitaires essaient d’imposer leurs normes à la société, tandis que les gens pétitionnent – qui pour l’école qui
ne doivent pas encore ouvrir des portes qui, pour les adultes, ne doivent pas être maintenues à l’isolement. Il ne s’agit pas de savoir si c’est bon ou mauvais. Nous ne pouvons que constater qu’une porte est en train de s’ouvrir par laquelle les vêtements ravagés de l’angoisse se déversent sans discernement.
L’angoisse se répand, elle se pare de mots, tente de s’imposer dans des identifications sociales – idéologiques, sociologiques ou scientifiques. Du fait de cette fragmentation, l’essence du Séminaire de Lacan se révèle : l’angoisse est un affect qui ne ment pas et qui apparaît lorsque l’objet a entre dans le champ de l’imaginaire.
Que se passe-t-il d’autre aujourd’hui ? Personne ne sait à quoi ressemblera demain, mais tout le monde sait que quelque chose dans le corps sera affecté. Oui, les restaurants auront un problème, mais au-delà de ça, quelle partie du corps ici va dire qu’elle n’aura pas sa masse de chair ? Et selon la réversion du plus -de-jouir, quel morceau de chair restera non consommé, ne demandant qu’à être déchiqueté ?
Depuis quelque temps, j’entends des critiques contre les personnes qui font du jogging et dont les inspirations et expirations trop bruyantes peuvent infecter les personnes qui attendent devant les magasins. Il a été décidé de leur donner, si je puis dire, un horaire horaire d’isolement.
Lacan nous rappelle qu’il y a à la naissance une « poussée radicale dans un ‘milieu d’un fondamentalement Autre' » [1] .
Ce que nous voyons se jouer ici, c’est l’idée qu’il n’est pas normal que quelqu’un d’autre profite de l’air que je respire. L’air devient aussi un objet privatisé. Mon air n’est plus celui du voisin, mais c’est ma jouissance qui est intolérable à l’autre. Ce qu’il croit lui a été enlevé.
Et que dire de cette addiction à l’achat de papier toilette au début de l’isolement ? N’est-il pas le dernier voile avant l’objet déchet, et chacun, une fois la fenêtre de son fantasme grande ouverte ou fêlée ou simplement écorchée, voit la valeur de l’objet qu’il est, à savoir l’objet a ?
Jamais le corps n’a été aussi présent, le corps parlé, le corps parlant.
Comment allons-nous prendre soin de lui ? Nous offrons des consultations virtuelles sur la promotion.
Sachez que la parole est précisément celle des corps parlants ! Corps parlants – cela ne signifie pas des corps qui parlent, mais signifie que les fils du langage et de la chair sont inextricablement liés, corps-parlant . L’analyse permet au corps de se reposer, allongé sur le divan, elle le mortifie, accentuant ainsi le corps devant la scène du miroir, ce qu’Eric Laurent appelle une-vision, sur laquelle l’analyste, comme le chirurgien, opère avec l’ instrument du signifiant, non des mots, mais du signifiant, c’est-à-dire avec l’instrument de la lalangue, qui résonne dans l’ambiguïté.
Bien sûr, l’analyste qui est présent peut le montrer en le touchant, une certaine manifestation corporelle, on a des exemples à partir de l’agent funéraire de B. Porcheret et jusqu’à la caresse lacanienne dont parle Suzanne Hommel – une caresse sur la joue, pour déplacer la marque destructrice du signifiant « Gestapo » [2] .
Lacan parle de la présence de l’analyste comme d’une présence réelle. Jacques-Alain Miller dans sa dernière conférence rappelle l’importance de donner une voix et aussi un corps, en référence au dernier enseignement de Lacan, on peut dire de sa personne, mais qui maintient ici cette présence de l’analyste comme tel au-delà de la présence dans réalité. Et cela ne peut arriver que parce que sa chair est ici. Des soupirs, des respirations, des bruits de pieds traînants, tout cela s’entend sur le canapé, mais une chose sera laissée de côté, le corps du canapé, à gauche, qui permet ce dire-vague, permet le regard être détaché de celui qui parle derrière. Un petit détail qui semble mineur, mais être en retrait ne veut pas dire être de l’autre côté, car vous êtes susceptible d’être regardé sans voir qui vous regarde !
Avec le bruit du monde qu’on n’entend pas, avec les bourdonnements de la scène de son fantasme qu’on n’ouit pas parce qu’on « jouit » [j’ouis], cette présence en écho vient du trou où elle crée la présence, lorsqu’elle est occupée, non par la caméra qui la projette sur l’écran, mais par l’absence radicale de l’Autre, plus sensible qu’on ne le pense, dans l’appât du rêve de la vie, qui se situe dans le même l’espace et en même temps que toi alors qu’il est dans un espace de temps topologique où tu devrais être. C’est ce que peint ta conception, colorée par l’objet a et ses manifestations dans la cure.
Jacques-Alain Miller dans sa conférence du 8 décembre 1982 de son cours (inédit) Du symptôme au fantasme et retour [3] , commentant « Un enfant est battu » dit que « le sujet est sans doute ce qui est représenté par l’un étonnant l’autre, mais quand il ne peut être ainsi représenté, l’objet a vient remplir cette place. […]
Si on ne passe pas par cette construction, ça finira mal dans l’orientation signifiante, à prendre conscience de la présence de l’analyste dans la séance analytique. […]
Il y a la dimension de la présence, et c’est avec cela que nous travaillons, et c’est ce que Lacan donne comme structure essentielle de la relation analytique. Ce lien est créé sur la base de la présence dans le fantasme. Cela contient le schéma de discours analytique de Lacan. C’est là qu’il trouve sa place. »
Le texte a été publié en anglais dans LRO#80 du 1er mai 2020 sous le titre « Corparlant »
Avec l’aimable autorisation de l’auteur, la traduction est tirée du texte original français
Traduction : Petya Dimitrova
Montage : Desislava Ivanova et Bilyana Mechkunova
[1] Lacan J., Le séminaire, Livre X, L’angoisse, Paris Seuil, p. 378 / Lacan J., Seminar, Book X, Anxiety, Chapter 23, July 3rd 1963
[2] Ce bisou sur la joue peut être lu comme « geste-à-peau » (« Gestapo ») – la note est à la traduction anglaise publiée dans LRO
[3] On peut trouver une version du cours sur: http://jonathanleroy.be/wp-content/uploads/2016/01/1982-1983-Du-sympt%C3%B4me-au-fantasme-et-retour-JA-Miller.pdf