Le Mercure de la psychanalyse [1]
Patrick Monribaud
Cette année, vous étudiez la biologie lacanienne. C’est pourquoi je suis parti d’une question à la fois simple et complexe : qu’est-ce qui est le plus vivant dans une cure analytique ? Cette question touche toute personne qui rencontre le discours analytique : le psychotique que nous recevons dans notre cabinet ou dans l’institution, le névrosé, voire le futur analyste qui termine son analyse, etc. Tout analyste est touché par la vie : c’est donc une question qui nous emmène au-delà des distinctions cliniques.
Mon axiome est celui-ci : il n’y a pas de psychanalyse vivante si l’on n’inclut pas dans la réalité la présence vivante du corps : celle de l’analysant aussi bien que celle de l’analysant ! Et là cette déclaration contient déjà une conséquence : il n’y a pas d’analyse d’e-mails ou de Skype qui se paye par carte bancaire… ça ne marche pas du côté de la vie !
Dans le même temps, cette question doit être traitée avec beaucoup de prudence. Je propose à une analyste de s’allonger sur le canapé pour la première fois, suite à une séance bien définie : elle n’apparaît pas dans mon cabinet pendant 2 mois… Ce changement de posture affecte le corps au-delà du simple fait d’éteindre le regard soustrait.
Cet axiome de la vie est à démontrer.
Pour aborder la question de la présence du corps dans l’analyse, je me suis intéressé à ce que Lacan appelait en 1973 « le mystère du corps parlant ». Cette phrase est extrêmement commentée dans nos milieux.
Ma proposition s’inscrit parfaitement dans les travaux préparatoires du prochain Congrès SAP au Brésil sur le « Speaking Body ». Je veux tout de suite vous rassurer : il serait fastidieux et fastidieux de répéter tout ce qu’implique la préparation de ce congrès, et il n’est pas difficile de chercher des références ailleurs.
Pour être honnête, l’idée du « corps qui parle » me pose un vrai problème, pour ne pas dire un défi.
Ce travail me semble être un casse-tête. Plus on en parlait /du « corps qui parle »/, plus je m’informais, plus je lisais et plus j’apprenais de choses… moins je savais ce que c’était ! Pourtant, il y a des développements précieux d’une qualité exceptionnelle : je pense au texte fondateur de Jacques-Alain Miller pour le Congrès, L’inconscient et le corps parlant. Je pense aussi au Séminaire 2014-2015 d’Eric Laurent pour l’École de la cause freudienne à Paris, qui est une perle et une mine d’or, tout comme son livre récemment publié L’envers de la biopolitique.
Au final, il me semble que pour intérioriser mentalement ce concept, chacun doit construire, dériver ou produire sa propre élaboration du corps parlant. Je suis donc allé sur le chemin de mon expérience personnelle pour découvrir quelque chose à ce sujet.
J’ai d’abord dû démanteler la fausse preuve de ce que le corps parlant n’est pas. Jacques-Alain Miller le souligne dans son texte : un corps parlant n’est pas un organisme doté de la capacité cognitive de parler. Cela peut sembler évident, mais j’ai longtemps caressé cette idée lors de mes anciennes études de médecine. Disons-le autrement : ce n’est pas le corps qu’un sujet (au sens lacanien du terme) peut s’approprier, dans la mesure où il l’habite subjectivement. Ce n’est pas le corps qui permet de dire « j’ai un corps ».
Peut-être est-il difficile de définir le « corps parlant » précisément parce qu’il est par définition un lieu de mystère, comme le montre la formulation de Lacan que j’ai citée tout à l’heure. Cela vient du Séminaire More – page 118. Cela s’est passé en octobre 1973 /il y a 45 ans et demi/ et Lacan s’est laissé aller à son intuition :
« Le réel /…/ c’est le mystère du corps parlant, c’est le mystère de l’inconscient. »
Cette phrase a été citée partout ces derniers temps – surtout l’année dernière – mais sans clarifier la notion de mystère qui se démarque. Comment comprendre cela ?
Une clarification concernant la notion de mystère s’impose d’emblée. Quel est ce mystère ?
Il y a le mystère comme une énigme à résoudre qui implique une enquête.
Il y a aussi le mystère au sens ancien, qui demande une initiation.
Et enfin, le mystère du dogme catholique – comme l’Annonciation – qui est impossible à comprendre dans le sens commun, mais qui vous oblige à l’accepter comme tel, procédant d’un acte de foi.
Où situer le mystère dont parle Lacan ?
Dans cette phrase il perçoit le corps et l’inconscient par la médiation du concept de mystère : « Le mystère du corps parlant » et aussi « Le mystère de l’inconscient ». Cette équation ne peut être comprise qu’au prix d’une nuance sémantique du vocabulaire lacanien qui n’a pas échappé à Jacques-Alain Miller. Mais cette fois ce n’est pas le mystère phallique au cœur du symbolique dont parlait Lacan dans les années 1950. Il s’agit ici d’un tout autre mystère lié à l’opacité du réel en question.
En d’autres termes, c’est le réel qui s’immisce dans l’inconscient et aussi qui meut votre corps. C’est le même imperceptible de la pensée réelle. Et en fait c’est assez impossible à comprendre, puisque le réel est défini par Lacan comme impossible à connaître. C’est ce qui reste flou quand tout le reste est compris. On comprendra que le réel lacanien n’est pas identique à la réalité qui peut être perçue, saisie, comprise.
L’expérience de la cure psychanalytique nous apprend ce qu’est cette chose insaisissable, contrairement aux catégories du mystère que je viens de rappeler. C’est vraiment commun au corps et à l’inconscient – ce n’est pas sensible à la levée du voile, ni à l’initiation, ni au raisonnement et à la sagesse, ni à la foi.
Tout ce que nous en savons, à partir du regretté Lacan, est trop peu : c’est avant tout une « ex-sistence » [2] , sans loi qui puisse nous aider à l’appréhender. Ce n’est pas un ordre structuré. Aucune mathématique ne nous donne la clé pour le comprendre.
Je m’attarde ici sur un mystère irréductible à autre chose.
JE)
Venons-en à la question du corps ainsi infiltré par le réel mystérieux.
Quel est ce « corps parlant » si difficile à comprendre, même après un congrès international ?
La question se double aussitôt :
– D’une part, qu’est-ce que cela signifie pour un sujet d’avoir un corps ?
– Et d’autre part, qu’est-ce que cela signifie pour un être de parole d’avoir un corps, lequel corps sera distingué par le terme « corps parlant » ?
Ce ne sont pas les mêmes questions. Le corps du sujet et le corps de la parole-être, ça fait deux corps !
Je viens d’employer le mot parlêtre. Conformément à la notion de « corps parlant », on voit fleurir chez Lacan de nouveaux termes peu communs à ses élèves avant 1975 : le parlêtre, le sinthome, l’escabeau/speech-being, synthome, ladder, etc. n./ …
Ses élèves ont de quoi s’occuper.
Aujourd’hui la question sonne comme ceci : comment donner corps à ces concepts théoriques ?
Comme je vous l’ai déjà dit, je vais vous exposer le parcours de mon cheminement personnel qui m’a conduit à l’idée que je me suis faite de ce concept.
Au début, j’ai commencé à démonter certaines équations que je pensais infaillibles. Dupe de mes études de médecine, j’ai mis du temps à distinguer le corps de l’organisme.
Plus précisément, la conviction que tout cela n’était que biologie a commencé à s’ébranler lorsque j’ai été en contact avec des patients schizophrènes qui m’ont réveillé pendant mon internat en psychiatrie. Les sujets hystériques provoquaient la même surprise : les troubles corporels n’étaient pas liés à des dommages corporels.
Je laisse de côté le phénomène psychosomatique, qui touche à la fois le corps et l’organisme.
C’est une première étape que franchit le jeune psychiatre et dès lors le problème se pose : qu’est-ce que ce corps qui n’est pas un organisme ?
II)
Plus tard, ma cure analytique et mon intérêt pour la psychanalyse m’ont conduit à une deuxième étape.
Je suis arrivé (et y suis resté longtemps !) au corps qui nous donne le stade du miroir : le corps de la forme, le corps équivalent à la sphère imaginaire, la vessie, le sac, etc.
Cela convenait à ma compréhension du premier paradigme lacanien du corps.
Je la rappelle brièvement !
Dans cette version, le petit personnage s’identifie à une image corporelle qui rassemble de manière cohérente les morceaux épars – (sans doute des morceaux des pulsions partielles éparses). Cette image qui est collectée est un pôle d’identification : l’enfant, appuyé dessus, peut construire son moi unifié, dans la mesure où cette image sert de matrice du moi idéal. Il contient tout ce qui suscite la joie !
Faire corps à travers l’image a un prix : quelque chose doit être perdu.
Ce qui est perdu, c’est précisément la vie. En termes de biologie lacanienne, cette vitalité perdue est représentée comme une jouissance de la vie qui a été arrachée – moins phi .
C’est une opposition contradictoire entre la vie et le corps. Difficile d’affirmer que le corps est ce qu’il y a de plus vivant !
Enfin, je reste ici sur ces notes. Il devient clair que le miroir ne suffit pas à contenir une telle image, amputée de la vie : le petit homme ira chercher ailleurs autre chose. L’histoire de réintroduire la vie, d’emprunter au grand Autre parlant – la mère, le père, ou à n’importe quel ancien – un élément symbolique qui lui servira d’idéal de Soi. C’est une nécessité pour maintenir la vie là où elle est perdue !
Alors, où est passé ce plaisir perdu du miroir ? Il est allé s’installer dans un autre corps, celui du petit autosimilaire, qui n’est pas qu’une image. Il est bien vivant, et notre petit sujet ainsi privé pourra l’envier et l’envier dans un flot de rivalité agressive.
Cette version psychanalytique du corps, dite « visuelle » (à cause du miroir) n’est pas inutile aujourd’hui ; on retrouve des traces d’elle à la clinique.
Je prendrai l’exemple de cette jeune fille qui, en marchant dans la rue, doit s’appuyer sur son reflet dans les vitrines, à une exception près toutefois : lorsqu’elle se promène avec sa sœur. En dehors de ces supports dans le miroir, elle a l’impression que son corps tremble et se demande si ce n’est pas le début d’une maladie. Elle les appelle des « phobies », ce qui est très punitif.
Ce qui ne marche apparemment pas pour elle, c’est l’emprunt à la symbolique de la marque de l’Idéal de Soi pour lui permettre de garder la vie élevée sans avoir constamment besoin de s’appuyer sur des accessoires visuels – la sœur, les vitrines – des dispositifs optiques pour être sûr qu’en ce moment son corps est là…
Voilà pour le corps au stade du miroir et ses avatars.
III)
Au cours de mon expérience analytique, je déplace mes pions vers une autre étape, cette fois grâce au second paradigme de Lacan : le corps acquis par le symbolique.
C’est aussi une version très utile pour comprendre les éléments cliniques actuels : je vais vous donner un exemple – ici le petit de la personne n’est pas représenté par son image. C’est un sujet, au sens lacanien du terme, représenté par un signifiant en relation avec un autre signifiant. Et dans cette mesure il est marqué par la division qui introduit le signifiant.
Ainsi le signifiant donne forme au corps du sujet, mais il est marqué par cette division. C’est-à-dire que j’ai un corps devenu ici aussi au prix d’une perte de vie.
L’opération est aussi mortifiante : le registre symbolique /du signifiant/ fournit au sujet ce que Lacan appelle un cadavre – correspondant à cadavre en anglais. La jouissance de la vie quitte le corps à cause du signifiant qui l’efface – l’effet d’oubli [ d’ oubli ] dit Lacan.
Ce corps, donné par le signifiant, est lui-même presque un signifiant. A cette occasion, Lacan pourra dire dans un texte de 1970 « Radiophonie » (publié dans Autres écrits / Other Manuscripts page 409) : « Le corps, /… est d’abord ce qui peut porter la marque, qui peut l’insérer dans une série de signifiants ».
L’allégorie parfaite du corps disposé « en chapelet de signifiants – /et donc dévitalisé/ – c’est le corps de la sépulture antique, où le défunt est entouré de ses bijoux, armes, vases, etc.
Tel serait (allégoriquement parlant) le statut du corps après qu’il ait subi l’invasion du signifiant.
Quant aux objets attachés à la cérémonie funéraire, pour continuer la métaphore, ils sont les traces signifiantes d’un plaisir à la fois perdu et en même temps rendu éternel, comme un symbole dans la tombe. Ces traces de plaisir accompagnent un squelette qui résume avec succès ce que devient le corps signifié : une totalité dévitalisée. L’allégorie est excellente !
Eh bien, nous trouvons une trace de ce corps ici à la clinique.
Une vieille dame me disait qu’elle voulait être incinérée plus tard dans sa plus belle robe, qu’elle ne porte plus car elle ne peut pas sortir à cause de son âge avancé. Qu’est-ce donc que cette robe qui veut être emportée dans la tombe ? Et pour quel corps ?
Ainsi, un autre analyste âgé a rêvé qu’il se promenait dans une zone désertique où il était tout seul – sans l’ombre de la vie. Soudain, il tombe sur un petit cadavre non enterré et en décomposition. Il découvre avec surprise et tremblement que cette chair oubliée est après tout son propre cadavre – comme il l’était enfant. Bien sûr, cela le réveille !
Il y a là un écho de ce qui fait de la vie un cadavre [3] , d’une dévitalisation du corps, sans doute réactivée chez ce sujet, l’analyste, par le processus signifiant de la cure qui a réveillé l’effet mortifiant du symbolique. .
En même temps – c’est là le paradoxe – ce corps mortifié, marqué par le signifiant, permet au sujet d’entrer dans la vie des relations sociales. C’est même une condition : pas de corps, pas de vie avec des liens sociaux ! Nous savons quelque chose à ce sujet des personnes autistes.
Ici! Telle fut ma longue année durant laquelle ma conception du corps fut double, visuelle et signifiante, par l’image et par le symbolique. Dans les deux cas, on constate qu’une partie de la vie est perdue. Quant aux mécanismes compensatoires, ils sont véritablement partiels.
Et c’est ainsi que je reviens à la question du jour : de quoi avons-nous besoin de passer par le corps pour avoir une pratique vivante de la psychanalyse ? De quel corps parle-t-on – ne s’agit-il pas de ces deux possibilités que nous venons d’explorer ?
IV)
Cette notion du corps – visuel et symbolique – m’a longtemps suffi jusqu’à ce que quelque chose me réveille : par mon analyse sans doute, mais aussi par deux rencontres dans les textes de Lacan.
Les deux rencontres qui ont troublé mes connaissances et m’ont réveillé sont les suivantes :
- La première réunion a eu lieu au Séminaire XX de 1973 – Encore / More ! Il y apparaît que le corps devient vivant parce qu’il « s’amuse seul ». Et plus encore, il « ne jouit que de lui-même », procédant du signifiant. J’étais très surpris! Il ne s’agit plus du corps de la cérémonie funéraire. Y a-t-il donc des signifiants qui dévitalisent et ceux qui vitalisent le corps ? Dans ce dernier cas, est-ce la même conception du corps que celle que je connaissais déjà ?
- La deuxième rencontre est plus difficile : dans un texte de 1975, « Joyce le symptôme », publié dans Autres écrits / Other Manuscripts . A la page 565, on peut lire ce qui m’intrigue beaucoup : LOM (avec trois majuscules), « LOM de base » comme l’exprime Lacan, a un corps . Et qu’il y ait , précise Lacan, c’est quelque chose qui se ressent avant même d’être révélé ou montré . C’est quelque chose de nouveau !
Question : pourquoi et comment la « LOM de base [4] » aurait-elle un corps avant toute autre acquisition ? C’est une sensation absolue après tout… Réponse un peu plus scientifique de Lacan, liée à la topologie : il a un corps du fait qu’il « appartient simultanément à trois (…) registres ». Les trois registres : il s’agit du triplet – réel, symbolique et imaginaire – représenté à ce point de l’enseignement de Lacan par les trois cercles, attachés les uns aux autres, selon le nœud borroméen.
Je n’insiste pas sur la topologie – ce n’est pas l’objet de mon exposé aujourd’hui, mais soulignons le changement radical du discours de Lacan.
Nous quittons le stade du miroir ! On sort du corps agencé par les signifiants !
Dans cette topologie du nœud, le cercle qui matérialise la consistance imaginaire est simplement l’emplacement d’un corps que l’on « ressent » – un point. Ceci avant tout autre support possible, comme à travers l’image que vous pourriez avoir. C’est difficile saisir mentalement cela…
A la suite de Lacan, c’est que ce registre imaginal coexiste avec deux autres, celui du symbolique et celui du réel… Donc, c’est vraiment difficile à saisir parce que c’est une définition, une définition purement topologique, c’est-à-dire une définition de l’apparence d’un corps qui finirait par être vivant !
La question qui se pose est celle-ci : comment cela se passe-t-il dans la clinique ? Et pourquoi ce corps est-il plus vivant que les autres ?
Ce corps qui « s’amuse » en apparence est d’une autre étoffe que celui formé par la matière signifiante ou révélé à travers l’image d’une forme — comme c’était le cas dans les deux premiers paradigmes.
Et voyez ici la complexité – voire la confusion – du lecteur de Lacan en 1975.
Avant de présenter deux vignettes cliniques, je vais présenter brièvement ce que j’ai pu comprendre.
A qui appartient ce corps vivant, si étranger et étranger à nous-mêmes ? En toute évidence, le « LOM de base » n’est pas le sujet défini par le signifiant, ni le petit enfant devant le miroir…
«LOM de base» se rapproche du concept de parole-être.
Lacan le dit de façon amusante dans son texte « Joyce le symptôme », page 566 d’ Autres écrits / The Other Manuscripts : LOM est celui qui est « parole-être par nature ». Qu’est-ce que cette « parole-être par nature ? C’est un néologisme qui veut dire qu' »il parle avec son corps » et ce qu’il fait « par nature », c’est-à-dire que par son origine, dès sa naissance, le petit homme apparaît dans le monde du langage , qui donne une spécificité à notre condition humaine.
Et la cerise sur le gâteau, c’est que ce LOM est d’emblée une « créature qui parle », avant même qu’il ne puisse s’exprimer clairement, c’est-à-dire que parler avec son corps donne à ce petit bonhomme un petit « yes be » : d’où l’on peut affiner le terme choisi ‘parler-être’. A partir de ce moment, nous sommes des « z’hommes » comme dit Lacan : des « êtres de la parole » dotés d’un « corps parlant ».
Nous ne nous occuperons pas de savoir si le corps parlant précède l’être de parole ou si l’être de parole précède le corps parlant. Lequel est venu en premier : la poule ou l’œuf ? Lacan nous dit que les deux se superposent, et cela suffit : ces opérations topologiques se font en même temps. C’est tellement vrai que dans notre travail nous utilisons ces deux termes comme synonymes – tantôt l’un, tantôt l’autre.
D’où vient le terme « primitif » qui est attribué à un tel corps ? La réponse a été sculptée par Jacques-Alain Miller dans son dernier cours, Être et l’Un – que beaucoup d’entre vous connaissent. Pour cette raison je serai bref :
Dans notre monde du langage, les dires et les mots des plus primitifs [lalangue] — qu’ils soient de la mère ou non — tombent comme des météorites sur le petit homme. Mais ce déluge qui se déverse n’est pas de l’ordre du symbolique. Il s’agit du réel du langage qui n’a pas encore acquis la consistance d’un ordre structuré, articulé, à incorporer, etc.
Le registre symbolique, présent bien avant notre apparition au monde, perd ici l’avantage que Lacan lui attribuait autrefois pour rendre compte de la structuration de l’humain. Tout se passe au niveau du registre imaginal, là où le corps est forgé de manière primitive.
Le choc de l’impact des mots sur le corps de « LOM de base », laisse une marque traumatisante appelée « jouissance ». Le mot « jouissance » est drôle parce que rien n’est agréable après tout ! Ainsi le corps jouissant se trouve réduit à une simple sensation.
Ce corps-là, ni image ni signifiant, n’est qu’une substance jouissante éprouvée et perçue. Un « çasysent » dit Lacan joycien.
Ce corps, qui n’est ni une image ni un signifiant, mais seulement une substance jouissante, qui n’est que sentie et appréhendée. Lacan dans l’esprit de Joyce dit [ ç asysent ] [5] . Pas plus…
Eric Laurent appelle cela dans son Séminaire, une « esthésie corporelle /sensation corporelle/ » c’est-à-dire une pure perception du phénomène en question comme une version minimale d’un corps primitif, rien de plus ».
On notera un changement majeur dans la conception lacanienne : le registre symbolique organisé en ordre n’est plus le primum movens de la vie psychique, comme il l’était dans le premier enseignement de Lacan. Désormais, le point de départ est ce qui se passe au niveau du corps, c’est-à-dire au niveau du registre imaginaire – puisque c’est là la place du corps dans le parlêtre.
La genèse d’un tel corps met notre débilité mentale à rude épreuve qui résulte de la liaison délicate entre le corps et les mots qui le frappent. On touche ici à la quintessence notoire du « mystère du corps parlant » sur lequel insiste Miller : le mystère est l’union énigmatique entre le langage et le corps, car c’est de cette union que jaillit la vie.
C’est la clé du dernier enseignement de Lacan.
Quoi qu’il en soit, le point important est celui-ci : le « corps parlant » qui accompagne l’être-parole n’est pas la propriété du sujet qui pourrait le revendiquer en disant « j’ai un corps ». Ce corps « senti » s’affirme comme une [ex-sistence] avant même d’être vu ou pensé. A cette occasion, Miller a parlé d’un » je ne pense pas au premier discours-être ».
Deux questions se posent immédiatement :
- Par conséquent, qui est là pour sentir ce corps ? Sentir cette substance agréable ? Et donc il n’y a là personne, pas de sujet constitué, mais seulement « l’être-parole » superposé à ce « corps parlant » qui « ne jouit que de lui-même »…
- L’autre question est de savoir quel type de langage un « corps parlant » peut parler. Et aussi pour savoir à qui ça parle. Nous avons des pistes à explorer…
Dire qu’il « s’amuse » signifie que le corps parle le langage du plaisir. Des pulsions, sans doute, mais dans un sens plus large, de la totalité des modes de jouissance qui animent ce corps.
On peut aussi conclure qu’avec un tel langage le corps parlant ne parle à personne, mais seulement à lui-même. Il « ne jouit que de lui-même », dit Lacan, donc « il sent », il parle.
C’est cette mystérieuse alchimie des mots et du corps qui le rend vivant, à l’opposé du corps visuel ou du corps symbolique infiltré par la mortification.
Bien sûr, ce vivant n’est pas la biologie cellulaire, ni l’homéostasie vétérinaire des organes. Ce n’est même pas le sens de la vie donné au sujet lacanien par la relation intime qui le soutient (au mieux) à travers le signifiant phallique vivifiant. Rien de la sorte!
Nous allons considérer un exemple clinique qui illustre l’impact sanctifiant d’un dire accidentel sur le corps.
Le mot « collision » convient parfaitement, car cette jouissance de la vie n’est nullement en harmonie heureuse avec le corps qu’elle confère. Au contraire, le corps est affecté par ce plaisir.
On trouvera une trace chez un sujet analysable sous la forme d’une omission, par exemple : sous la forme d’un homonyme, que l’analyste ne manquera pas de souligner. En général, le plaisir primaire peut être entendu dans des analyses sous forme d’affects ou d’événements de corps qui n’ont rien à voir avec le bonheur. Cet AE [6] témoigne de larmes incompréhensibles et incontrôlables l’accompagnant à la fin de son analyse. L’analyste répond que « les larmes ont leur mystère ». Et voilà : les larmes comme écho d’un plaisir douloureux affectant le corps parlant !
Autrement dit, certains dires ou certains affects apparus dans une analyse ne proviennent pas d’une pensée initiale qui trouble l’inconscient du sujet : ils proviennent d’une jouissance qui trouble le corps de l’être de parole. Ils sont « l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire » – comme le dit justement Lacan dans le Séminaire
XXIII Le sinthome.
En général, le discours-être analyste ne parle pas avec sa « substance cérébrale » selon l’expression amusante de Laurent, il parle plutôt « sans le savoir » /Lacan/, en partant de ses intestins ou de ses pieds. Bref, il parle, partant du corps comme expérience de l’expérience du plaisir.
En ce qui concerne le savoir inconscient, ce que vous saurez comme sujet dans la cure analytique n’est qu’une greffe après coup.
L’événement dans le corps qui le fait « parler » n’est qu’une manifestation du réel du plaisir. Ou cela n’est pas vraiment représenté par le sens et n’est pas esquissé par l’image. Au mieux, il est nommé. Et c’est déjà beaucoup ! C’est même fondamental dans une analyse.
D’où l’insistance de Lacan à nommer. Après tout, nommer ce plaisir, c’est lui donner un nom unique pour un phénomène clinique ressenti dans le corps – que l’on soit autiste, artiste, névrosé, psychotique, jeune fille dans la force de l’âge et que sais-je encore ?
Cet objectif d’analyse implique une clinique moderne adaptée à notre époque, qui ne se réduit pas à une catégorie donnée.
Les notions de corps parlant et d’être de parole évitent le besoin de catégorisations cliniques. Ils recoupent le problème des disputes diagnostiques entre névrose, psychose et perversion.
L’activation du corps parlant touche indistinctement tous les êtres parlants : sujets névrosés comme psychotiques. Miller en déduit, je cite, une « égalité clinique fondamentale entre les êtres de parole ».
Cette « égalité » touche tout le monde, même les êtres parlants qu’on appelle aisément « ceux sans corps ». C’est par exemple le cas des sujets autistes. Mais alors de quel corps parle-t-on ?
L’un d’eux m’a beaucoup appris à ce sujet.
Maintenant je vais vous présenter ce cas : ce sera ma première vignette…
DANS)
Ce patient est le seul patient autiste que j’ai vu et que je continue de voir. Il s’agit d’un adulte qui m’a impressionné dans la mesure où il n’avait pas de corps justement dans le plan subjectif. Il est arrivé qu’il soit venu à mon bureau couvert de sang après être tombé de son vélo sur la route sans rien ressentir de ce qui lui était arrivé.
Chez l’autiste, l’incorporation du langage associé ne fonctionne pas – il n’y a pas de corps corporel – car le stade du miroir n’a pas eu lieu – il n’y a pas de forme imaginaire.
Il lui faut donc inventer un autre corps et donc lui trouver des limites.
A cette occasion, Eric Laurent note (dans la revue La Cause freudienne 78, p. 56-57) que l’autiste érige une « néo-barrière corporelle » destinée à enfermer le sujet dans une bulle qui le protège et l’isole.
Tustin a développé l’idée d’une « coque » protectrice du plaisir. Et Eric Laurent parle d’une tentative topologique de délimiter une lisière pour faire un corps, ou du moins un semblant de corps, capable de réguler le plaisir toxique qui menace toujours.
C’est vrai pour tous : quels qu’ils soient, le corps a toujours besoin d’un bord pour distinguer les contours, et ce processus nécessite aussi un objet. Ceci est valable pour tout le monde. Par exemple, chez le sujet névrosé, il n’y a pas de corps qui se dessine dans le miroir sans un objet a qui se glisse dans le miroir.
Et qu’arrive-t-il à une personne autiste qui n’a pas l’objet a.
Quel objet met-il en mouvement pour se munir d’un bord, d’une capsule qui tient lieu de bord.
Il existe de nombreuses façons. Il peut s’agir d’un objet prélevé sur le corps : raideur musculaire généralisée, salivation incessante, constipation, etc.
Il peut aussi s’agir d’un objet autistique inventé comme extension métonymique de l’organisme. Par exemple : la machine génératrice d’électricité du célèbre cas de Joey, l’enfant machine de Bettelheim. Déconnecter la machine du réseau met fin à la régulation du plaisir et il /l’autiste/ se retrouve sans corps vivant.
Quelle que soit l’utilité de l’appareil, l’objet constitué n’a d’autre vertu que celle de protéger un bord.
De plus, cet objet permet souvent de produire des « îlots de compétence » qui eux-mêmes prolongent l’effet d’un bord et contribuent à lui donner corps. Joey n’allait-il pas devenir électricien ?
Comment va le patient de 45 ans dont je vous ai parlé ?
Il se balançait sans cesse pendant les séances : un effet du corps qu’il ignorait. Son prolongement est donc le vélo. Il le dit : « Je ne me sens que sur mon vélo ».
Il pédale depuis 30 ans dans un club cycliste : 80 km tous les dimanches, selon une feuille de route fixée par le club – il n’a qu’à la suivre. Si le temps est mauvais, il repart tout seul, indifférent à la retraite de ses camarades, dont les railleries ne l’affectent pas : « Ils sont fous, m’a-t-il dit un jour, je n’ai pas une petite roue dans la tête, car j’ai une grosse roue dans le garage ».
Il a également développé des « îlots de compétence ». C’est un spécialiste des dates avec une étrange mémoire : les dates de naissance des cyclistes professionnels, les dates de leurs victoires, les dates de leur retraite, etc. C’est vraiment impressionnant : on dirait Wikipédia .
Hormis la roue, il connaît également bien les dates de naissance des chanteurs français avec un penchant mystérieux pour Michel Polnareff… A chaque séance, j’étais informé de sa progression d’âge. Par exemple, il me disait : « Aujourd’hui, c’est le 28 mai 2016, cela fait 71 ans, 10 mois et 25 jours que Polnaref est né ! » Et à chaque fois on lui souhaitait « Joyeux non-anniversaire ».
Que devrions nous faire?
Au début, j’ai choisi d’écrire la liste interminable de ces dates dans un cahier, sous sa dictée. Je suis dans le rôle du scribe : il sait à peine écrire. Il peut à peine compter son argent, ce qui ne cesse de m’étonner compte tenu de sa capacité de comptabilité cybernétique quand il s’agit de Polnaref et des cyclistes.
Quant à la roue, j’ai introduit une séparation nécessaire pour le problème des bords, afin de dessiner un corps. Le terme de séparation me semble fondamental à la question du statut corporel chez l’autiste !
J’ai attrapé le coup de chance d’une double crevaison l’obligeant à rester sur la route avec une roue endommagée. Je lui ai proposé de rechercher ensemble sur Internet tous les points de réparation de vélos dans les villages traversés par ses différents itinéraires : entrez les lieux à la place des litanies de dates. Il a appris à lire une feuille de route. Eric Laurent insiste sur l’importance du numérique pour ces êtres parlants.
Autre séparation : nous avons étudié ensemble sur ordinateur toutes les marques de vélos et leurs spécificités – une seule connaissance de l’objet.
Ce lent travail de formation de petits espaces entre lui et la roue produisit des effets.
Il n’y a pas si longtemps, et pour la première fois en 30 ans, il a rompu ses 80 kilomètres inébranlables pour rentrer chez lui depuis le milieu du parcours. Motif : un de ses coéquipiers l’a regardé « étrangement » et lui a dit : « T’es con ! » Et il s’en va offensé.
Parallèlement, chose tout aussi exceptionnelle, il formule une demande en ESAT /ancien Centre d’Aide au Travail/ : il souhaite désormais travailler en extérieur, dans les vignes, car l’atelier est trop bruyant pour ses oreilles. Pour la première fois, il veut quelque chose.
Grâce à ce déménagement, j’ai introduit une autre séparation affectant son cyclisme. Tous les mardis, nous vérifions ensemble les prévisions météorologiques pour la semaine prochaine. S’il s’annonce de la pluie, il ouvre les stores le matin pour vérifier l’état du ciel. S’il pleut ou s’il neige, il se recouche et ne sort pas. Ce qui est évident pour n’importe lequel de ses camarades du club est, en lui, la preuve d’un recul par rapport à sa position ferme.
Il y avait urgence à créer une telle séparation : un collègue cycliste a été victime d’un accident mortel suite à une glissade sur la route verglacée, accident qui l’a fait chuter sans séquelles graves.
On se rend compte de la difficulté de répondre à une question posée par Eric Laurent : comment transformer l’objet, le séparer du corps ?
Et surtout : comment introduire dans le vide produit par cette séparation un nouvel espace de flexibilité pour qu’il y ait enfin une place possible pour une dimension subjective chez l’autiste ? Il s’agit, comme le dit Laurent, de créer un « espace de jeu », au sein duquel « l’indifférence, jusqu’ici absolue, cède enfin ».
Et dans cet espace de subjectivation émerge une appropriation d’un corps. Dans ce cas, l’indifférence absolue a cédé la place à une manière duplicative liée à la sonorisation de la voix.
Au-delà des bruits habituels de l’atelier, qui jusqu’à présent n’avaient pas interféré, le bruit fondamental de la langue s’est soudain mis à résonner, ce qui a commencé à assourdir ses oreilles. Ce n’est pas le « rumble » joycien, c’est un bruit assourdissant ! Le signifiant est nié, mais le bruit du langage continue.
Entre-temps, cependant, le signifiant rejeté lui est renvoyé par l’Autre, accompagné également de la voix sous la forme hallucinée de l’injure – « T’es con ! », qu’il entend de son collègue…
Sa mère m’a demandé si ces nouveaux éléments indiquaient une aggravation de l’état de son fils, je lui ai répondu qu’il était avant tout « enlevé ».
Il s’agit en fait de « prolonger la frontière du bord autistique » selon la formule d’Eric Laurent. Reste à savoir quels éléments subjectifs /parfois inattendus/ apparaîtront dans ce nouvel espace, où il y a enfin un lieu pour acquérir un corps.
Le seul fait positif aux yeux de la mère, qui s’en étonne, concerne justement le corps : son fils ne se balance plus sur la chaise.
En revanche, on dit qu’entre autres « il est moins à l’aise qu’avant ». C’est le prix de sa nouvelle flexibilité.
Ce n’est plus le même corps qu’il avait avant, et c’est ce changement qui m’intéressait.
Voilà un être de parole qui vient à un analyste avec un certain nombre d’événements rudimentaires de plaisir dans le corps qui le remuaient constamment — le bercement, par exemple. Ou un autre exemple : lorsqu’il se coupe en se rasant, il m’explique que le rasoir l’a fait alors que sa main ne faisait que suivre son mouvement.
La formation d’une arête créée dans le processus de guérison, à partir de son objet préféré /la roue et les connaissances autour de la roue/ va lui donner un corps plus proche de la sphère imaginaire avec une sensation complètement différente : désormais il a peur de tomber , ça fait mal quand tombe; de même, il me montre ses taches d’eczéma qui sont apparues sur ses joues, qui le gênent, etc.
Cela a été rendu possible grâce à la création d’un espace flexible de subjectivation entre la «LOM de base» et cette lisière.
Voici comment j’ai abordé cette question du « corps parlant » à partir d’une personne autiste.
C’est un cas de psychanalyse appliquée à effet thérapeutique.
NOUS)
Considérons maintenant le cas d’une fille névrosée sur le divan : comment le corps participe-t-il à la cure analytique dans ce cas ?
En introduisant l’être-parole, Lacan a dévalorisé le signifiant au profit d’une certaine « prédominance du réel » – c’est une formule de Lacan. Ou encore, mettre en acte la « prédominance du réel » dans un traitement passe par l’inclusion des corps engagés dans ce traitement.
Il existe plusieurs façons d’activer les corps.
Du côté de l’analyste, il y a l’acte, sans lequel rien de vivant n’arrive. Rappelons-nous notre confrère nantais Bernard Porschere et sa passe… Une seule touche de ce traitement : l’analyste ne parle pas ; il se tient droit dans le couloir à l’extérieur de son bureau, imitant silencieusement le comportement cérémoniel du croque-mort. Cela aura des effets radicaux sur la traversée fantasmatique d’une créature de la parole sur laquelle plane la mort. Peut-être saura-t-il produire les ingrédients qui lui permettront d’écraser la vie – si je me souviens bien, le « soupir » en est une conséquence.
Lors de la dernière journée ouvrée des Questions de l’École /à Paris, le 23 janvier 2016/, le nouvel analyste de l’École /Laurent Dupont/ rapporte dans son témoignage que, percevant les signifiants de l’analyste, il se met à imiter un le jeu du sceau, comme cette voie lui signale que le temps est venu d’arrêter de jouer avec les signifiants et les effets de sens : ainsi l’analyste expose le plaisir associé au signifiant sans avoir à utiliser le signifiant lui-même, ce qui ferait pencher la balance en faveur du sens.
C’est en ce qui concerne l’analyste utilisant son propre corps.
Du côté de l’analyste, il existe différentes manières d’engager le corps qui vont du passage à l’acte à ce qui linguistiquement prête à l’ambiguïté.
Je vais utiliser une vignette de ma pratique pour illustrer cela.
Une jeune femme entre en cure après l’effondrement de son « idéal de couple » lié à l’infidélité de son mari. Cette réalité insupportablement réelle la brise alors qu’elle attend son premier enfant – il l’a trompée en fin de grossesse.
À peine remise d’un accouchement difficile, Louisa envisage de quitter son mari. Ensuite, une interprétation s’impose pour neutraliser le passage à l’acte, qui répéterait inconsciemment le comportement de son propre père, qui a jadis quitté sa mère au moment même de sa naissance. Je dois arrêter ça.
En utilisant un signifiant de sa situation actuelle en tant que jeune femme en travail, je lui dis : « Mais tu ne porteras plus de couche ! » [7]
L’interprétation qui fait allusion à la répétition familiale ouvre l’inconscient transférentiel. Mieux vaut ne pas défier trop vite l’idylle naissante, puisque l’Autre ne l’a jamais bien accueillie dans sa vie.
Et à cet égard, son histoire est remarquable.
Du côté paternel, il y a deux personnages qui l’ont abandonnée :
– un père biologique idéalisé d’origine sud-américaine. Dès la naissance, je dirais, il quitte la mère sans reconnaître l’enfant. Le détail salvateur, c’est qu’en partant, il laisse un petit nom « latin » à cet enfant : c’est sa « marque d’usine », me dira Luisa.
– un père adoptif qu’elle ne pourra cependant jamais adopter. Cet homme lui avait donné un nom de famille qu’elle portait sans se plaindre. Il lui a même offert des caresses un soir d’ivresse pour « l’éduquer ».
Du côté de la mère, l’histoire n’est pas du tout plus enviable. L’alcoolisme, l’impudeur et la violence font partie de la vie quotidienne. Un jour, cette mère n’est pas revenue dans la maison familiale. Il part sans laisser d’adresse ! Elle laisse la jeune fille entre les mains « expertes » du père adoptif, dont elle s’enfuira bien trop tôt.
Suite à cette interprétation dès le début du traitement, elle a finalement décidé de rester avec son mari.
Son analyse lui a permis de saisir trop vite la logique freudienne du mari amoureux : une femme qui attend un enfant – cela peut castrer un homme et le pousser à une récupération phallique, parfois au prix d’une expérience hors du couple conjugal…
L’effet de soulagement pour elle est revitalisant : elle a des rêves liés au désir d’une relation érotisée avec l’analyste. Alors son désir est remis en question : n’est-ce pas elle qui trompe son mari avec ces scénarios tirés de ses rêves ?
Pourtant, la position de « victime souffrante des hommes » est ébranlée. Cela lui permettra d’extraire et de sculpter une phrase clé, sur l’exemple d’un aphorisme fantasmatique : « Une mère est toujours trahie par son mari ». Cela se confirme chez elle, ainsi que dans le couple de ses parents.
Elle reviendra maintes fois sur cette question pour pouvoir voir que ce que cette fiction du malheur masque, c’est précisément l’incapacité de s’appuyer sur ce que pourrait être le rapport des sexes pour former un couple.
L’analyse brouille rapidement la vérité universelle de cette affirmation – « Une mère est toujours trahie par son mari ». La sécurité associée au fantasme s’estompe. En même temps, elle se détend un peu sur l’Autre qui triche.
Cependant, comme à chaque fois que se déchire le voile du fantasme, une fissure s’ouvre, propice à l’irruption de l’angoisse, favorable à l’apparition de l’objet pulsionnel jusqu’alors voilé. L’apparition soudaine de la pulsion est une des manifestations du « corps parlant » au cœur du « mystère de l’inconscient ».
C’est là que la vie présente un intérêt pour la conduite du traitement – dans la plus grande mesure!
Comment le langage pulsionnel se manifeste-t-il pour elle ?
Cela ne se produit pas tout seul en un seul traitement. Cela nécessite la dimension théâtrale et vivante du transfert. Cette tâche est de la responsabilité de l’analyste. Si la raison motrice qui anime le corps n’apparaît pas sur la scène analytique, alors il n’y a pas d’analyse.
Au cours d’une séance plutôt silencieuse, elle me dit qu’elle « a la dent de sa mère ». Peu de temps avant, elle remarque un peu agressivement que mon nouveau canapé lui rappelle le « fauteuil du dentiste ». Je termine la séance et en profite pour lui dire qu’il n’y aura pas de deuxième séance avant un moment. Je venais de recevoir un mot de mon dentiste qu’il pouvait me voir car je souffrais d’un mal de dents sévère depuis le matin. Je l’informe de ce problème qui est authentique. Ma dent malade n’était pas du bluff.
La nuit suivante, elle fait un cauchemar : elle perd toutes ses dents, et la promesse d’un dentier n’apaise pas sa terreur.
Le vain espoir d’une prothèse inutile est aussitôt associé dans la séance à son père biologique, chirurgien-dentiste de profession, celui-là même qui l’a abandonnée après sa naissance sans soutien face à une mère dévastée.
Vouloir sauver cette mère, ravagée par l’addiction orale /l’alcoolisme/, a été son combat épuisant. Choisir le métier de felsher ne change rien. D’une seule phrase, elle cimente cette bataille jusque-là perdue : « Ma mère changera, dit-elle, quand les poussins auront des dents » [8] .
Dans le cauchemar, le trou de la bouche édentée n’est pas le véritable point d’horreur. Le nombril du sommeil est ailleurs. A la fin du rêve, elle recrache une masse informe, une « horrible putréfaction » sortant du fond de sa bouche – cela rappelle un rêve très freudien. Des dents plus petites laissent apparaître quelque chose de plus, voire beaucoup plus au niveau du corps. C’est ici qu’intervient quelque chose du corps parlant.
Dans l’apparition de cet objet immonde, il y a quelque chose du langage instinctif derrière la castration imaginée qui est édentée. L’expulsion de l’excès de saleté laisse un vide béant dans la bouche. C’est cette partie du corps parlant qui ne peut pas être subjective. D’où la nécessité pour la psychanalyse de l’incarner ou de la laisser apparaître sur la scène. Même si cela impliquait d’impliquer son propre corps : c’est pourquoi j’ai joué franc jeu quand il s’agissait de cette histoire de carie dentaire.
Dès lors, la tristesse du début du traitement a fait place à une angoisse qui l’a réveillée : un changement de discours.
Par exemple, elle a commencé à avoir des rêves de « reproductions » dans ses propres mots. Elle rêve d’une infestation de poux / en français il y a un jeu de mots : non pas d’un mari, mais de poux, car il y a une affinité phonétique entre eux / envahissant les cheveux de son enfant. « Ça déborde de partout ! C’est « sans bordure », dit-elle, « impossible à enlever ».
On entend ici un écho de sa phobie enfantine des araignées, toujours active et liée à un souvenir inoubliable. Elle a 8 ans, et sa mère la suit dans le sous-sol de la maison avec une araignée à la main et un sourire aux lèvres pour lui montrer en direct que l’animal n’est pas dangereux. Thérapie comportementale à domicile !
« Face à l’araignée, dit-elle, j’ai toujours eu peur qu’il m’avale… Il pourrait m’attaquer sans se retenir ! »
La grammaire compulsive commence à se faire entendre : le corps qui parle le langage du plaisir trouve peu à peu une adresse dans les écheveaux des connaissances acquises ultérieurement qui tissent sa toile.
D’ailleurs, à partir de cette fissure ouverte dans le fantasme, Louisa m’a appris quelque chose sur le plaisir féminin « illimité » dont témoignent ses rêves procréateurs.
Le traitement a pris un tour et continue maintenant. Tout cela n’est pas sans corps – d’un côté et de l’autre.
VII)
Je conclurai sur une autre question : quelle est la place du corps parlant et de la vie à la fin de la cure analytique et en particulier dans la procédure pasa.
Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec ces termes, rappelons que l’École lacanienne a développé cette procédure – la Passe – pour recueillir les témoignages de ceux qui ont achevé leur analyse et qui acceptent de témoigner de ce tournant où se confirme le passage de la position d’analyste à celle d’analyste.
Ce point est flou par définition précisément parce qu’il introduit dans le jeu un plaisir qui est au-delà du sens/non réductible au sens/. Cette jouissance est incluse dans les résidus symptomatiques qui se rapportent le plus souvent aux événements du corps. D’une certaine manière, il incarne ce qu’il y a de plus vivant dans le corps parlant. Dans la procédure de la passe, une double question se pose : comment nommer ce plaisir incurable ? Est-ce lié à un événement sur le corps et de quoi s’agit-il ?
Pour répondre à cela je préfère vous donner un exemple « éloquent ».
Certains connaissent déjà cette vignette car elle a été empruntée à mon propre témoignage de passeport publié à l’époque. Pourquoi ce choix ?
A l’époque où je présentais mon témoignage devant un public, je n’avais pas pensé les choses en termes de corps parlant, faute d’une connaissance suffisante du dernier enseignement de Lacan. C’est donc une lecture ultérieure que je vous propose, et elle n’est pas étrangère à votre étude de la biologie lacanienne.
Voici les faits :
Très jeune, vers l’âge de 3 ans, j’ai été atteint de la tuberculose, considérée comme mortelle, alors considérée comme incurable. La vie était en question. Au vu de l’issue de la maladie, on demande au petit garçon de compter les frissons pendant les longues et interminables journées au lit. La sortie de la maladie semblait dépendre de ce curieux décompte qui déciderait du verdict : mort ou vivant ?
…Ce qui soulève la question spécifique à la structure.
Un problème technique lié à ce jeune âge : à cette époque l’enfant ne savait pas encore compter et ne savait pas ce que signifiait le mot chill. La mère dit, « c’est là que tu trembles. » Et deux signifiants sont isolés : le « frisson » qui nomme et le « tremblement » qui indique.
C’est ainsi qu’une lalangue s’établit avec des termes inintelligibles, au-delà du sens.
L’enfant est muni d’un cahier et d’un crayon et d’une instruction simple : marquer chaque frissons avec une ligne. Ainsi la courbe de température, tracée à la main, déclenche une série de lignes simples, véritables marques de vie traversant le corps. Un frisson, un frisson : un trait. Ainsi, le trait matérialise un événement de corps… La mort qui plane devient un signifiant qui bouche l’horizon de l’enfant : la mère est déjà en deuil profond. J’en trouverai une conséquence subjective dans la guérison, grâce à un rêve clé dans lequel je trouve le cadavre de mon propre enfant décomposé – j’en ai déjà parlé un peu plus tôt. Je dirai pendant la séance : « J’étais mort et je ne le savais pas ! ».
De cette manière, la réponse à la question caractéristique de la structure – « mort ou vivant? »
La perspective fatale de cette maladie est-elle le premier signifiant d’un traumatisme infantile ?
La mise en garde est non.
Bien sûr, la mort annoncée est une réalité non symbolisable et chargée d’angoisse. La mort devient aussi le maître signifiant qui organise la névrose du petit obsédé. Mais en même temps, ce n’est pas le noyau primaire du traumatisme.
Car ce noyau, quel qu’en soit le signifiant, doit plutôt être recherché du côté de la vie et du « corps parlant », et non de la mort. C’est ainsi que fonctionne le frisson signifiant emprunté à la Mère Autre dans « lalang ».
Dans l’analyse, ce signifiant se sépare peu à peu, se démêle des fictions infantiles, pour se produire finalement comme un signifiant à part entière, comme le « Un » de la réitération dont parle Jacques-Alain Miller.
Cela a été possible à partir de deux moments clés en fin d’analyse, proches l’un de l’autre dans le temps.
La première fois : quelques jours avant la fin de la cure, coïncidence fortuite d’une rencontre publique avec Jacques-Alain Miller, alors à la tête de l’Association Psychanalytique Mondiale, à propos d’une grave crise politique qui menaçait la vie de notre communauté analytique.
J’ai proposé /publiquement/ : « L’institution est en crise, va-t-elle en périr ? » Cette crise m’a donné des frissons – j’ai dit dans le micro !» Jacques-Alain Miller a tout de suite capté et commenté cette affirmation – hors des dispositifs analytiques : il n’était pas mon analyste.
Il m’a littéralement dit : « Hmm ! Vous avez des frissons ? … L’étymologie de ce mot reste à voir, mais c’est sans doute le nom de ta jouissance ! » Ici j’ai été interprété en public par un analyste qui, soit dit en passant, ne connaissait pas mon histoire infantile ? Tout cela se passe hors de « l’historicisation », hors de la fiction du sujet. Cette interprétation extraordinaire précipita une certitude : le parcours de l’analyse allait se terminer.
L’issue du traitement, qui a duré une vingtaine d’années, est arrivée quelques jours plus tard – une demande de laissez-passer a suivi, que j’ai formulée et adressée à l’École. Voici une première circonstance du rôle des frissons , qui est tout à fait significative.
La seconde fois, la seconde circonstance de ce signifiant.
Cela s’est produit pendant la procédure de la passe elle-même. En présence du passeur, je commence le témoignage en rappelant la dernière séance analytique – j’avais choisi de commencer par la fin. Me voilà soudain pris d’un accès de fièvre considérable mais passager, avec frissons visibles et sans pathologie apparente. Face au retour inapproprié sur le corps du signifiant produit comme « Un », notre séance de travail est momentanément reportée par le passeur jusqu’à ce que j’aille mieux.
Telle était l’alchimie de mon plaisir traumatique : le « Un » signifiant d’un frisson, d’un souvenir encore répété. Elle s’accompagnait d’une marque de vie, d’un événement du corps : le tremblement.
Dans son cours sur « L’Un Tout Seul », /la leçon du 9 février 2011/ Jacques-Alain Miller rappelle que le plaisir naturel [natif] associé à l’Un est plutôt, dit-il, « de l’ordre du trauma, du choc, de coïncidence aléatoire, de pur hasard, /…/“. Le pur hasard de la rencontre entre le corps et la langue .
On voit que la jouissance de l’événement « frissonner » associé à l’emprise corporelle du signifiant « frissonner » au terme de mon analyse n’est plus incluse dans une dialectique. Le « froid » a été délogé de ses liens de sens investis dans la connexité d’une histoire infantile. Débarrassé de tout l’apparat du savoir, défolié par la cure, le plaisir qui lui est corrélé /tremblement/ devient « l’objet d’une fixation+ », comme dit Miller. D’où la réitération sans fin de ce mémorable « Un » qu’est le « froid ».
Nous sommes ici à la croisée du dire et du corps, ou au cœur de l’énigme du corps parlant.
Question : la production de cet « Un » signifiant — le frisson — réduit-elle sa valeur traumatique dans l’être de parole au vide ? Sans doute est-il quelque peu apaisé parce que nommer ainsi le plaisir traumatique l’enferme, le condense, et autrement l’utilise dans un registre symptomatique. Et cela n’est pas sans conséquences pour un nouveau rapport à la vie.
Par exemple, pour être précis, une attaque politique sévère contre la psychanalyse – et cela arrive – pourrait m’ébranler… Pourquoi pas ?… Mais il n’est pas certain qu’un frisson me laisse sans voix ou me place dans la position d’un comptable passif avant un décès connu. Il aura maintenant quelque chose à répondre, ce qui est préférable à la paralysie de l’inanimé.
J’y vois un effet de passe qui révèle un autre usage de la vie une fois l’analyse terminée.
VII)
En conclusion, oui, c’est la mise en acte du corps parlant qui fait vivre la psychanalyse. Mais cela dépend surtout de l’analyste, de son mode de présence. Il ne suffit pas de nommer un Analyste de l’École à la fin de l’expérience analytique : il faut aussi qu’il montre en quoi ce vivant s’est lié en lui au désir de l’analyste qui a mordu l’analyste de passage.
Dans l’analyse du XXIe siècle, il s’agit donc de monter jusqu’au cou, au sens de mettre son corps en action. Ils diront Comedia dell arte : faire semblant d’être un croque-mort ou un phoque… Pourquoi pas ?
Il s’agit ici d’une dimension de l’action analytique en écho au corps de l’analyste qui vise à produire un événement digne d’être nommé. Et ça ne vient pas tout seul ! Jacques-Alain Miller insiste sur ce point : analyser l’être-parole en pratique n’est pas la même chose qu’analyser l’inconscient structuré comme langage.
Nommer in fine le plaisir corporel qui se répète et empoisonne l’existence est essentiel à notre pertinence.
C’est aussi la question éthique du divorce entre psychanalyse et psychothérapie, psychologie et techniques de sagesse.
Toutes ces pratiques s’appuient sur le signifiant pour calmer les excès du corps, tandis que la psychanalyse – celle de l’être-parole – s’appuie à l’inverse sur le corps pour calmer les excès du signifiant déconnecté.
On l’aura compris : sans la vie du corps, l’analyse est morte !
[1] Conférence donnée par Patrick Monribaud au groupe de l’Association de la Cause freudienne à Angers en 2016 / note. trans./
[2] « L’ex-sistence » est une transformation philosophique de « l’existence » /existence/ – c’est un terme que Lacan emprunte à la topologie borroméenne pour désigner une existence située (siste) en dehors de (ex) /bel. auteur/
[3] Corpsification est un néologisme signifiant mortification lié à l’action dévitalisante du signifiant sur la jouissance du corps /bel. auteur/
[4] C’est un néologisme de Lacan, qui fait référence à l’homme /l’homme/ – l’homme de base une espèce /bel. trans./ LOM de base » : Ces trois lettres majuscules (LOM) forment une ambiguïté phonétique avec « l’homme » /man, man/. Cela dénote l’être parlant à sa venue au monde, et il portera le résultat corporel des signifiants « Un » de [lalangue]. De là résultera la formation de l’« être-parole », doté de son « corps parlant » : la première apparition d’un être vivant capable de se sentir corporellement vivant /bien avant l’apparition du sujet/ /note. auteur/
[5]un néologisme de Lacan qu’il utilise dans son texte l’Etourdit et qui est une abréviation de l’expression « ça se sent ». Cette formulation impersonnelle tente de réduire le « corps parlant » initial à une sensation pure, qui est la sensation du plaisir initial /plutôt désagréable ou traumatique/ associé à la collision primitive du signifiant « Un-tout-seul » sur l’organisme de « LOM de base », comme le dit Lacan dans sa Leçon sur Joyce /Les Autres Manuscrits/. Après tout, ce « corps parlant », on ne peut pas le sentir sans avoir une idée de forme corporelle : c’est un « çasysent », au sens où le plaisir instinctif de « ça » se fait sentir dans l’organisme qui a devenir « corps parlant ». Ce corps primitif est dit « parlant » parce qu’il ne s’exprime que sous la forme de plaisirs insignifiants et extra-signifiants qui le traversent /bel. aut./.
[6] Signifie « Analyste de l’Ecole » / note. trans./
[7] « Vous n’allez pas remettre une couche? » – l’expression en français signifie « ajouter plus que nécessaire » souvent dans le sens d’aggraver la situation /note. auteur/
[8] En bulgare on dit « quand les fleurs s’épanouissent » / note. trans./